Quand alerter peut coûter cher

Alors que les effets du changement climatique s’intensifient et mettent à mal le parc nucléaire français, les tentatives de répression se font de plus en plus fortes contre celles et ceux qui sonnent l’alerte. Plutôt que de s’attaquer au cœur du problème, à savoir l’inadaptation de nos centrales nucléaires au changement climatique et leur vétusté, EDF préfère s’en prendre à celles et ceux qui tirent le signal d’alarme, et réclame des dommages et intérêts exorbitants à Greenpeace France et ses activistes.

Des risques qui s’amplifient

Manifestation de soutien aux activistes devant le tribunal de Valence.
Juin 2021, © Maïté Baldi / Greenpeace

Ces dernières années, Greenpeace France a mené plusieurs actions de désobéissance civile, marque de fabrique de l’organisation, sur les installations nucléaires françaises dans le but d’alerter l’opinion publique, d’interpeller les responsables politiques et économiques et de les contraindre à agir. 

Et pour cause : 

Dans un tel contexte, Greenpeace et ses activistes ne peuvent pas rester les bras croisés et se doivent de jouer leur rôle de lanceur d’alerte.

Des procédures-bâillons qui s’enchaînent

Plus de trois millions d’euros. C’est la somme que réclame l’entreprise publique EDF à Greenpeace France et à ses militant·es suite à quatre actions non-violentes menées sur des centrales nucléaires. Ces demandes exorbitantes, dont un million et demi d’euros au titre d’un soi-disant “préjudice moral”, n’ont qu’un seul but : faire taire une voix qui dérange. 

Action à Cruas

Un matin de novembre 2017, une vingtaine de militantes et militants de Greenpeace France avaient pénétré dans la centrale nucléaire de Cruas-Meysse, en Ardèche, pour alerter sur l’extrême vulnérabilité des piscines d’entreposage de combustible usé. Des empreintes de mains avaient été laissées sur le bâtiment lui-même pour démontrer son accessibilité. EDF avait alors réclamé des dommages et intérêts qu’elle qualifiait d’”exemplaires”. Une condamnation record a été prononcée lors d’un premier jugement : plus de 670 000 euros en réparation d’un prétendu “préjudice économique”. La procédure se poursuit en appel.

Action à Tricastin 

Les activistes mettent en scène le démantèlement de la centrale du Tricastin, pour dénoncer sa vétusté et sa dangerosité.
Février 2021, © Andrea Olga Mantovani

À Tricastin dans la Drôme, en 2020, les activistes avaient démarré symboliquement le démantèlement de la centrale pour alerter sur le vieillissement des installations et dénoncer les tentatives d’EDF d’imposer leur prolongation d’au moins dix ans, en y réalisant des travaux coûteux et pourtant insuffisants. En septembre dernier, la Cour d’appel de Grenoble a rejeté la majorité des demandes d’EDF, qui réclamait la somme totale de 745 842,47 euros, dont 35 000 euros de frais d’avocat. La Cour a néanmoins condamné Greenpeace France à payer 50 000 euros à EDF au titre d’un “préjudice moral”, loin des 500 000 euros que l’entreprise n’hésitait pas à exiger à ce titre. Le dossier a été porté devant la Cour de cassation.

Action à Flamanville

En mars 2022, c’est sur le chantier de l’EPR à Flamanville qu’interviennent les activistes. Ils et elles s’y étaient introduits et avaient bloqué son entrée pour dénoncer la volonté d’E. Macron et d’autres candidat·es à l’élection présidentielle de construire de nouveaux réacteurs EPR, au mépris des risques et des incertitudes liés au nucléaire. En 2024, une partie des activistes ont été relaxés au nom de la liberté d’expression et de réunion, mais d’autres, et la personne morale de Greenpeace France, ont été condamnés. Lors de l’audience, EDF avait demandé près d’un million d’euros à Greenpeace (plus de 432 000 euros pour un préjudice matériel, 500 000 euros pour un préjudice moral et 30 000 euros de frais d’avocats). Elle a obtenu 1329,01 euros pour le préjudice matériel et 50 000 euros pour le préjudice moral. À l’audience, l’avocat de la partie civile avait exposé les motivations d’EDF : toucher l’association au portefeuille. Le dossier est en appel.

Action à Gravelines  

Une quarantaine d’activistes dénoncent la vulnérabilité du site de Gravelines aux risques de submersion et d’inondation, aggravés par le changement climatique.
Octobre 2024, © Emeric Fohlen / Greenpeace

Suite à l’action sur la centrale de Gravelines à l’automne 2024, pour dénoncer sa vulnérabilité aux risques d’inondation et de submersion par la mer, EDF a demandé 289 958 euros pour un préjudice matériel et 500 000 euros pour un préjudice moral, outre 15 000 euros pour les frais d’avocat. Cette action avait été organisée quelques semaines après la publication du rapport « La centrale nucléaire de Gravelines : un château de sable en bord de mer » qui soulignait les faiblesses du site qui, bien que construit sur un polder, a été retenu pour accueillir de nouveaux réacteurs. Le délibéré est attendu pour la fin de l’année.
 

Un traitement des activistes jugé profondément préoccupant par l’ONU

Outre les dommages-intérêts aberrants réclamés, le traitement des activistes de Greenpeace pose question. Gardes à vue disproportionnées, injustifiées et de plus en plus fréquentes, privations de liberté de plus en plus longues avec traitements dégradants et abusifs, perquisitions, multiplication des contrôles judiciaires…

En juillet dernier, Michel Forst, le Rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs et défenseuses de l’environnement, a adressé un courrier aux autorités françaises et à EDF dans lequel il exprime sa profonde préoccupation quant au traitement des activistes de Greenpeace et de l’association suite à l’action sur la centrale de Gravelines. Il qualifie la stratégie d’EDF “d’exemple flagrant de mesure mise en œuvre pour persécuter, pénaliser et harceler les défenseuses et défenseurs de l’environnement”. 

Cette intervention du Rapporteur spécial confirme que le seul but de cette stratégie est de museler l’association et ses militants et militantes, et souligne qu’elle est contraire au droit international.

Greenpeace Espagne déploie un œil de 530 m2 sur le toit du célèbre Hemisfèric de Valencia, en soutien aux activistes lors de leur procès. « Le monde regarde. L’activisme n’est pas un crime ».
Septembre 2026, © Greenpeace / Pedro Armestre

Cet acharnement contre les militant·es écologistes, que certains n’hésitent pas à qualifier d’écoterroristes pour mieux les discréditer, s’observe aussi dans de nombreux pays du monde. Ainsi, Greenpeace USA et Greenpeace International sont attaquées aux États-Unis par Energy Transfer, une compagnie pétrolière qui ne cherche qu’une seule chose : les épuiser financièrement et étouffer toute contestation. En Espagne, 11 activistes de Greenpeace risquent jusqu’à deux ans et demi de prison pour avoir manifesté, dans le port de Valencia, contre l’arrivée d’un cargo américain rempli de gaz issu de la fracturation hydraulique. Le Rapporteur spécial Michel Forst a assisté à l’audience et suit cette procédure de près. 
 

Avec votre soutien, nous ne nous tairons pas

Alors que les preuves du déclin des écosystèmes vitaux pour notre survie sont tous les jours de plus en plus criantes et leurs effets de plus en plus dévastateurs, les autorités et les entreprises toxiques continuent d’ignorer les alertes lancées de longue date par les défenseur·es de l’environnement et les scientifiques, pour maintenir un système qui ne profite qu’à quelques-uns. On peut se demander ce qui est véritablement criminel aujourd’hui, et qui devrait se retrouver sur le banc des accusés. L’histoire et les générations futures jugeront sans doute. 

La répression s’intensifie ? Notre détermination aussi. Nos activistes se défendent ardemment devant les tribunaux. Vendredi dernier, nous avons ainsi obtenu une victoire dans une autre affaire : le procureur de la République de Nanterre poursuivait les deux militants de Greenpeace qui avaient fait irruption lors du Sommet international de l’énergie nucléaire organisé par E. Macron en mars dernier, à Boulogne-Billancourt. Leur but: dénoncer les liens entre les industries nucléaire française et russe malgré la guerre en Ukraine.

Le tribunal de Nanterre a relaxé les deux activistes, refusant de suivre les réquisitions du parquet qui les poursuivait pour usage de faux. Dans les prochains mois, quatre activistes comparaîtront devant le tribunal de Dunkerque pour avoir bloqué un cargo chargé d’uranium en provenance de Russie, dans le but de dénoncer la dépendance de l’industrie nucléaire française envers Moscou.

S’ils cherchent à nous faire taire, c’est parce qu’ils nous craignent

Réclamer des dommages et intérêts, intenter un procès… C’est la stratégie de la diversion. Tout cela permet de déplacer le regard : pendant qu’on discute de l’intrusion ou des clôtures abîmées, le vrai problème, celui qui a motivé l’action au départ, passe au second plan. On esquive les questions de fond : que faire face au vieillissement et à la fragilisation des installations nucléaires ? De leur inadaptation au changement climatique et à la nouvelle donne géopolitique ? Voulons-nous leur consacrer des milliards d’euros plutôt que de les investir dans des énergies plus propres, résilientes et moins dangereuses  ? Voulons-nous continuer à dépendre de Moscou pour l’uranium et financer ainsi la guerre menée par la Russie en Ukraine ? Chez Greenpeace, nous avons les réponses à ces questions, et grâce au soutien de nos adhérents et adhérentes, nous continuerons de les porter devant les tribunaux mais aussi dans la rue, sur les réseaux sociaux, dans les hautes sphères du pouvoir comme sur le terrain, tant qu’il le faudra.