Stéphan Beaucher, consultant Océans pour Greenpeace France, nous raconte la r

Océans

Le duel entre la candeur et l’hypocrisie

Stéphan Beaucher, consultant Océans pour Greenpeace France, nous raconte la réunion annuelle internationale pour la Conservation des Thonidés (ICCAT)

« Ce matin on n’y voyait goutte. Le brouillard qui s’était abattu sur Marrakech et l’avait nimbé d’une atmosphère cotonneuse favorisait les conspirations. La salle bruissait donc des rumeurs les plus folles quant à l’issue de cette session. Certains assuraient que ce serait 15 000 tonnes et fermeture en mai, juin et juillet. D’aucuns affirmait que c’était 25 000 tonnes avec ouverture retardée. D’autres n’ayant pas peur du ridicule affirmaient que l’on aboutirait à une réduction de la saison à un mois et demi (15 mai au 1er juillet)… On nageait dans les conjectures de tous poils, y compris les plus ineptes. Car enfin, réduire la saison à la période de reproduction c’est le meilleur moyen de précipiter le thon rouge dans la tombe au bord de laquelle on l’a poussé !

Après les hors d’œuvre (un obscur groupe de travail) on attaquait le plat de résistance que tous attendaient les commentaires sur la présentation de l’évaluation du SCRS qui avait eu lieu hier. Dans l’ordre : Germont du nord, thon rouge de Méditerranée et thon rouge de l’ouest. À l’appel des questions, pas une main ne se lève pour le germont du nord; on entre donc directement dans le vif du sujet dans le thème qui va au fil des jours phagocyter tous les ateliers, bousculer tous les plannings et donner lieu à des séances supplémentaires.

Inquiètes de voir étalé au grand jour le fait que leurs fermes d’engraissement consommaient depuis toujours le plus légalement du monde 10% de thon en plus que ce qui leur était imputé (voir la fin du précédent post), la Croatie et la Turquie prenaient la parole pour mettre en doute ce coefficient de 15% en lieu et place des confortables 25% qui prévalaient jusqu’alors. Puis on assista au deuxième acte d’un ballet parfaitement réglé dont le premier avait eu lieu en fin de saison. On le sait, le SCRS ne perd jamais une occasion pour dénoncer le caractère incomplet des données qui lui sont fournies. Cette année, 3 pays seulement, représentant 15% des captures totales, dont le Maroc et la Turquie ont transmis dans les temps.

Le premier acte du ballet est donc l’œuvre des pêcheurs et des pays-membres de l’ICCAT : Il consiste à ne pas transmettre les données quantitatives (tonnages) et qualitatives (ventilation par tailles) dans les temps. Second acte : Les chefs de délégation de ces états négligents, ceux là même qui n’ont pas transmis les données ouvrent feu nourri sur le directeur du SCRS en entonnant un air bien connu : « Vos prévisions sont fausses puisqu’elles sont basées sur des données lacunaires et erronées ». Pour abject qu’il puisse paraître, le procédé est bougrement déstabilisant et il faut être blindé comme l’est Gerry Scot pour ne pas envoyer promener tous ces complices de l’extinction titulaires d’un mandat non implicite de destruction du thon rouge. Par crainte des réactions de « leurs » pêcheurs, par démagogie pure et simple, pour maintenir le business la Turquie, le Maroc et l’Union Européenne entre autres ont donné le spectacle de la veulerie la plus révoltante. Pour des raisons différentes, la Libye a rejoint le rangs de ces railleurs. Par bonté d’âme, on ne citera pas ce chef de délégation qui a demandé si la baisse des stocks ne serait pas imputable à un accroissement de la prédation naturelle… Le nouveau négociateur européen dont c’était la grande entrée sur la scène internationale des pêcheries a atteint des sommets dans cet exercice. Sa suffisance qui confine parfois à l’agressivité a apparemment catalysé certaines inimitiés parmi ses collègues.

Seuls le Mexique et la Norvège sont sortis du lot de ces artilleurs par le haut en rappelant que l’absence de données n’est pas un problème bloquant en soi et que face à ce que l’on ne peut désigner autrement que comme du sabotage institutionnalisé, il existe une réplique qui porte le doux nom de « principe de précaution ».

Depuis hier, nous avons la visite régulière d’un député européen vert espagnol, Raul Romeva, accompagné d’un de nos vieux compagnons de route, Mickael Earle, conseiller pêche des parlementaires européens verts. Vendredi, c’est une autre députée européenne Madame Fragas (du Parti Populaire Espagnol) qui prendra le relais dans le cadre d’une mission officielle. Plutôt intéressant que des élus européens viennent voir comment se comporte la délégation de la Commission et constater de visu comment fonctionne cette foire au poisson qu’est l’ICCAT, à l’instar des autres Conférences Régionales de Gestion des Pêches.
Pour la seconde fois, une motion évoque explicitement la menace de la CITES. Après la délégation japonaise, c’est celle des États-Unis qui brandit le spectre d’un classement du thon rouge en annexe 1, ce qui signifierait l’arrêt des exportations de thon. Joue-t-on à se faire peur ou a-t-on réellement peur ? Difficile de le dire. Toutefois on ne peut négliger le fait que le calendrier est favorable à une démarche de classement et pourrait bien piéger l’ICCAT. La prochaine session de la CITES aura lieu en juin 2010. La date limite de dépôt des dossiers de classement tombe entre la fin de la saison du thon rouge et la prochaine réunion de l’ICCAT. 2008 est donc bien la dernière année pour que l’ICCAT montre sa détermination si elle veut sauver le thon rouge. Dans le cas contraire d’autres se chargeront d’essayer de le faire. Cela sonnerait alors le glas de l’ICCAT dont on voit mal comment, après avoir échoué sur le plus petit des stocks qu’elle gère, elle pourrait affirmer une quelconque légitimité pour mettre de l’ordre dans des pêcheries bien plus importantes entermes de volume et d’emplois.

Jeudi, l’agenda ne prévoit aucune session directement consacrée au thon rouge de Méditerranée. Cette fausse pause va être mise à profit par les belligérants pour affiner leurs propositions qui vont commencer à apparaître sur la table. Nous intensifions les contacts formels et informels pour tenter de sentir le moindre courant d’air et réajuster notre position. Deux à trois briefings par jour et les troupes repartent au front ! Ceux qui penseraient que ce soir nous aurons franchi le col et que nous attaquerons la descente jusqu’à lundi se tromperaient lourdement; En fait nous n’en serons qu’à la moitié de la montée et les derniers lacets seront les plus durs… »

Stéphan