Stéphan Beaucher, consultant Océans pour Greenpeace France, nous raconte l

Océans

Le conseil de discipline

Stéphan Beaucher, consultant Océans pour Greenpeace France, nous raconte la réunion annuelle internationale pour la Conservation des Thonidés (ICCAT)

« Il en va des sessions de l’ICCAT comme des tribunaux : certaines séances de travail ont lieu dans des salles quasiment vides, d’autres attirent la foule des grands jours. Hier après midi c’était « BFT COC » pour tout le monde : Conseil de discipline thon rouge. La grande salle était comble : Toutefois, personne ne venait se réjouir des déveines des autres. Tous se pressaient pour voir comment les accusés allaient s’en sortir (peut-être en se disant qu’ils pourraient un jour se retrouver sur la sellette). Au menu, une présentation par les parties contractantes des mesures mises en œuvre pour appliquer le plan de Dubrovnik et 44 cas d’infractions les plus diverses : Pêche sans licence ou avec des engins interdits, utilisation d’avions de repérage, transbordements par des bâtiments non autorisés ou à une date ou en un lieu non autorisé… Force est de constater que l’on ne se bouscule pas au portillon pour dénoncer les abus : sur les 44 cas, plus de la moitié ont été posés sur la table par Greenpeace et le WWF qui se chargent, une fois de plus, du « sale boulot ». Le reliquat provient des rapports d’ATRT, de sites web (fishupdate.com) et de déclarations relevées dans la presse (Malta Today en tête). Y figure plusieurs fois une interview du commissaire européen des pêches, M. Borg, dans laquelle il dénonce l’absence de respect des règles de l’ICCAT par les flottilles.

Comme dans la chanson de Ferrat « Marin ne tire pas sur un autre marin », les pêcheurs sont les grands absents dans la colonne « Source ». Sans aucun esprit de provocation, les pêcheurs qui sont en mer, et sont donc les mieux placés pour assister à tous ces abus auraient tout intérêt à les dénoncer. Ne serait-ce que parce que leur abondance nuit à leurs intérêt, mais en outre ils gagneraient en crédibilité quand ils reportent l’intégralité des responsabilités du problème méditerranéen sur la pêche illégale. Ils sont les témoins réguliers de ces actes de crime contre la nature et contre la pêche, mais ils restent muets…

Pour donner une cartographie des acteurs, l’Union européenne est en cause dans 29 cas sur 44, loin devant la Libye qui est citée 6 fois. Viennent ensuite la Croatie (citée 4 fois) et la Turquie (2 fois). Le Japon, la Tunisie et Taipei ferment la marche avec chacun une « affaire » sur le dos. Si tout va bien, on doit arriver à 44 :-> C’est OK : Le compte est bon !

On commençait donc par une litanie d’exposés des chefs de délégation tentant tous de prouver qu’ils étaient les meilleurs de la classe et il faut avouer qu’oralement tous ces plans de lutte contre la pêche pirate, ces programmes de traçabilité, ces déploiements d’inspecteurs avaient tout pour impressionner voire séduire. Malheureusement, entre les sessions de l’ICCAT, en pleine mer, on ne sait que trop bien comment ça se passe : On a les meilleurs programmes de mise en application et de contrôle et on termine l’année avec 61 000 tonnes de captures pour 28 500 autorisées ! À noter qu’après chaque présentation, on a vu la délégation japonaise faire préciser des points techniques et demander des compléments. Son objectif n’était pas tant de montrer à quel point elle était soucieuse de ce que faisaient réellement les autres pays que de faire monter la pression sur toutes les délégations présente, de prendre l’ascendant sur les débats avant la dernière ligne droite.

C’est donc à la délégation Européenne que revenait la lourde tâche d’expliquer, de défendre quand elle le pouvait les brebis galeuses de sa flottille. Pour ce faire il est censé avoir demandé des explications aux autorités nationales des pays concernés. Eh bien elle a rejeté le document en bloc, discrédité la démarche du Canada qui avait réalisé la compilation en arguant à la fois du caractère tardif de la publication de la liste d’infraction et en rappelant que l’ICCAT était une organisation de droit et que des délais trop courts ne permettaient pas aux accusés de préparer leur défense.

Même s’il a été convenu d’y revenir samedi matin, le seul fait que la délégation de l’Union Européenne ait pu ainsi disposer à sa guise du planning en récusant des éléments qui sont sur la place publique depuis plusieurs mois montre bien à quel point l’ICCAT manque d’autorité ou des moyens politiques de l’exercer. En septembre dernier, un rapport d’audit indépendant la qualifiait de « honte internationale ». Force est de constater qu’hier après midi, on a touché le fond et on n’était pas très loin de cette grave accusation.

Aujourd’hui les propositions vont tomber : celle de l’UE qui devrait garder le statu quo (on ne change rien à ce qui était prévu) et celle du Japon qui devrait tourner autour de 15 000 tonnes et une fermeture allongée. Les amendements devraient se succéder et il n’est pas exclu que des outsiders déposent eux aussi leur propositions. La délégation américaine en particulier s’est montrée discrète depuis hier mais elle ne devrait pas le rester longtemps… »

Stéphan