Cette tribune de Jean-François Julliard a été publiée dans Le Monde le 2 sep

UICN à Marseille : stop à l’écologie des petits pas

Cette tribune de Jean-François Julliard a été publiée dans Le Monde le 2 septembre 2021, en édition papier et en ligne, en amont du Congrès mondial de la nature organisé par l’UICN.

Alors que, du 3 au 11 septembre, les yeux seront rivés sur la France, hôte du Congrès mondial de la nature, organisé à Marseille par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), Emmanuel Macron s’apprête à revêtir une nouvelle fois son costume de « champion de la Terre » pour parader sur la scène internationale.

Mais, si le président porte en apparence des positions volontaristes sur le climat et la biodiversité, la réalité est tout autre : tant à domicile que dans les négociations internationales, la France est loin de porter et de mettre en œuvre des mesures suffisantes pour freiner la crise de la biodiversité.
Le déclin de la nature est sans précédent : il y a une urgence absolue à prendre des décisions fortes pour protéger les écosystèmes, dont l’équilibre est directement menacé par nos modes de production et de consommation. La crise climatique et la perte vertigineuse de biodiversité sont inextricablement liées.

Les feux qui ont ravagé plusieurs parties du monde ces dernières semaines en témoignent : l’emballement climatique mondial provoque davantage de phénomènes météorologiques extrêmes, qui eux-mêmes portent atteinte à la biodiversité. Inversement, la perte de biodiversité, en partie directement induite par les activités humaines, entraîne un dérèglement climatique à l’échelle mondiale. Le constat du rapport du GIEC publié il y a trois semaines est sans équivoque : plus nous rejetons de CO₂ dans l’atmosphère, moins les puits de carbone tels que les forêts, les sols et les océans sont efficaces pour absorber ce CO₂.

En somme, si nous n’agissons pas aujourd’hui pour les protéger et réduire nos émissions, la machine va s’emballer et nous ne serons bientôt plus en mesure de l’arrêter. L’équilibre mondial en sera irrémédiablement bouleversé, menaçant la survie de l’humanité.

Coquille vide

Pourtant, notre gouvernement s’obstine à mener une écologie des petits pas, des tergiversations et des reculades. Cela s’est illustré ces derniers mois par l’adoption d’une loi Climat et résilience sans ambition, vidée de la substance des propositions de la convention citoyenne pour le climat. Cela se voit également au quotidien sur la scène internationale, où Emmanuel Macron refuse de mettre un terme définitif à des accords de libre-échange climaticides comme le projet d’accord Union européenne (UE)-Mercosur qui pourrait entraîner une augmentation de la déforestation dans les pays du Mercosur, jusqu’à 25 % par an pendant six ans.

Les prochains mois représentent la dernière chance pour ce gouvernement de prendre des mesures fortes pour la biodiversité. S’il ne se ressaisit pas, il restera dans les mémoires comme le gouvernement qui n’a pas voulu agir, alors que les alertes des scientifiques n’ont jamais été aussi nombreuses et que leurs demandes sont pressantes et unanimes. Le congrès de l’UICN sera un moment crucial pour la protection des océans, en amont des réunions politiques internationales déterminantes que seront la COP sur la biodiversité, qui s’ouvrira en Chine en octobre, et les négociations du traité sur la haute mer, qui se tiendront aux Nations unies au premier semestre 2022.

Sur cet enjeu majeur, le président Macron n’est pas à la hauteur : il se targue d’avoir doté la France d’une stratégie ambitieuse pour la constitution d’aires marines protégées (AMP), mais cette dernière est une coquille vide. En l’état, elle ne permet pas de préserver la biodiversité marine, ni d’obtenir un haut niveau de protection du domaine maritime français ou d’atteindre les objectifs de reconstitution et de protection des écosystèmes marins recommandés par l’UICN

Autre fait très inquiétant : le gouvernement français a apporté son soutien à l’exploitation minière en eau profonde. Cette technique d’extraction de minerais précieux à des kilomètres sous la surface des océans présente des risques de dommages irréversibles pour la vie marine, menace des espèces endémiques dans un milieu peu connu par la communauté scientifique et affaiblirait encore davantage les océans, qui sont pourtant l’un de nos alliés les plus importants dans la lutte contre le changement climatique.

Insuffler une dynamique forte

Ces enjeux seront au cœur des discussions à Marseille, où les scientifiques de l’UICN demanderont aux Etats non seulement de relever le niveau de protection et d’ambition des AMP, mais également de mettre en place un moratoire interdisant l’exploitation minière en eau profonde. Il faudra observer avec attention la position adoptée par la France, qui devra faire un choix : prononcer un soutien ferme à ces recommandations scientifiques ou s’asseoir définitivement sur l’avenir des océans et sur sa propre crédibilité.

Enfin, avant que ne s’achève ce quinquennat, le gouvernement a, dans les prochains mois, une dernière chance d’insuffler une dynamique forte de protection des écosystèmes forestiers. Au premier semestre 2022, la France assurera la présidence du Conseil de l’UE : l’occasion de relever l’ambition de la législation sur les forêts actuellement en discussion et de soutenir une loi robuste qui empêche la mise sur le marché européen de produits qui seraient liés à la destruction des forêts, des savanes et des prairies du monde.

Mais pour porter une telle ambition au sein des discussions européennes, la France doit prouver à domicile qu’une telle loi est applicable et efficace. Or, si la France s’est dotée d’une « stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée » en novembre 2018, cette dernière est restée lettre morte depuis, faute d’ambition et de volonté politiques. Le gouvernement doit désormais transformer l’essai et rendre contraignantes les mesures de cette stratégie.

C’est maintenant que se jouent les politiques de protection de la biodiversité pour les décennies à venir, et les positions portées dans ces discussions par notre gouvernement seront cruciales. La France, trop souvent aux abonnés absents de la protection de la planète, ne doit pas manquer ce rendez-vous.

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