[analyse] Nucléaire : le commerce toxique avec la Russie continue, les sanctions européennes se font attendre

Énergies, Nucléaire

Dans une nouvelle analyse publiée aujourd’hui, Greenpeace France démontre que près de quatre ans après le début de l’invasion globale contre l’Ukraine, le commerce nucléaire entre la France et la Russie continue, notamment avec l’uranium.

Greenpeace France a croisé les mouvements des cargaisons d’uranium dans le port de Dunkerque avec des données des importations et exportations d’uranium extraites des douanes. L’ONG a également enquêté sur l’armateur des cargos et sur l’implication de l’entreprise Rosatom dans les mines du Kazakhstan. Toutes ces informations montrent que la place de la Russie est toujours centrale pour les affaires d’EDF, d’Orano et de Framatome.

Télécharger ici l’analyse de Greenpeace « France-Russie : le trafic radioactif se poursuit »

« Le commerce entre les industries nucléaires française et russe continue comme si la Russie n’avait pas déclenché une guerre contre l’Ukraine, avec en première ligne Rosatom qui agite la menace nucléaire, constate Pauline Boyer, chargée de campagne Transition énergétique pour Greenpeace France. On constate aujourd’hui que les choix énergétiques de la France la rendent dépendante de l’industrie nucléaire russe, devenue désormais une entreprise criminelle de guerre. Notre pays alimente ainsi l’économie russe et, par extension, sa machine de guerre ».

Véritable bras armé de l’État russe, Rosatom est un outil géopolitique tentaculaire au service du Kremlin, ce qui lui a permis d’échapper jusqu’à présent à toute sanction européenne.

L’ONG ukrainienne Truth Hounds a publié une enquête inédite illustrant la complicité de Rosatom dans les crimes de guerre et la répression civile en Ukraine, mais aussi dans les menaces sans précédent qui pèsent sur la sûreté nucléaire à la centrale de Zaporijia.

Le rapport de Truth Hounds documente une convergence entre des atteintes aux droits humains, des violations du droit international et des risques graves pour la sécurité nucléaire, avec des conséquences profondes au niveau national et mondial [1]. Il montre comment Rosatom prend activement part à l’occupation militaire russe de la centrale nucléaire de Zaporijia et de la ville d’Enerhodar (ville dans laquelle est située la centrale), et comment Rosatom a participé à exercer des pressions sur des membres du personnel de la centrale pour les contraindre à signer des contrats russes et à se conformer à l’occupation.

Télécharger ici le rapport de Truth Hounds « Seizing Power » en français

Pourtant, ni la France ni l’Union européenne n’ont encore mis fin à leurs relations commerciales avec Rosatom.

Jusqu’ici globalement préservé des sanctions européennes contre les importations d’énergie russes, le nucléaire russe voyait l’étau européen se resserrer autour de lui. En effet, la Commission européenne devait présenter un projet de loi dès le début de l’année 2026, à peu près en même temps que la fin des négociations entre Conseil et Parlement sur le règlement interdisant les importations de gaz russe dans l’UE. Mais les pressions s’étant multipliées aux niveaux européen et français, avec un lobbying intense de la part de la France notamment, le sujet ne devrait revenir sur le tapis qu’au printemps.

La France reste pour l’instant vague sur la publication son plan national de sortie des fossiles et du nucléaire russe qui doit être élaboré dans le cadre de la feuille de route REPowerEU de la Commission européenne.
« Le gouvernement français et l’Europe doivent sanctionner Rosatom pour envoyer un signal fort et mettre fin à l’impunité dont jouit la première entreprise au monde à avoir pris les commandes d’une centrale nucléaire étrangère par la force. Dans ce contexte, le commerce nucléaire avec Rosatom est insupportable », continue Pauline Boyer.

Les principaux points de l’analyse de Greenpeace France :

  • La France continue à importer de l’uranium enrichi russe, que ce soit sous forme d’uranium naturel enrichi ou d’uranium de retraitement ré-enrichi (URE).
  • Une grande partie des importations d’uranium naturel en provenance du Kazakhstan et d’Ouzbékistan transite toujours par le territoire russe entre les mains de Rosatom, avant d’être livrée aux ports de Dunkerque ou de Rotterdam et acheminée notamment vers les usines Orano.
  • Les cargos Baltiyskiy 202 et Mikhaïl Dudin sont tous deux liés à un des hommes d’affaires les plus riches du monde et proche du régime de Vladimir Poutine, Vladimir Lisin.
  • L’État russe continue à maintenir un contrôle fort sur le secteur minier kazakhstanais, qui vient s’ajouter aux autres intérêts géopolitiques et économiques qui lient la Russie au Kazakhstan.
  • La France reste 100 % dépendante de la Russie pour l’utilisation de son uranium de retraitement (URT).
  • L’analyse pointe également la nécessité que l’État français fasse preuve de transparence, le commerce d’uranium restant très opaque en France. En 2024 comme en 2025, près de la moitié des importations d’uranium enrichi étaient issues de pays non identifiables car « non classifiés » dans le registre des douanes.

Greenpeace France demande à l’État français de faire la lumière sur le commerce d’uranium de la France, d’exiger des entreprises Orano, Framatome et EDF, dont il est actionnaire majoritaire, qu’elles mettent un terme à leurs contrats ou relations d’affaires avec Rosatom et d’œuvrer activement à l’inscription de Rosatom sur la liste des entités visées par des sanctions européennes contre la Russie.

Notes aux rédactions

Certains cargos partent également du port de Ust-Luga en Russie.

[1] Les auteurs du rapport ont identifié au moins sept sites de détention et 226 cas de détention illégale d’habitant·es d’Enerhodar et d’employé·es de la centrale, pour la plupart accompagnés de traitements inhumains et d’actes de torture.