Ruralités et écologie : le regard de Lumir Lapray, activiste depuis le terrain

Dans “Ces Gens-Là”, tu racontes la France rurale depuis le terrain, avec une approche très incarnée. Quelle a été ta démarche, et pourquoi était-ce important pour toi ?

Je ne suis ni journaliste ni sociologue : je suis activiste. “Ces Gens-Là” est né de mon attachement profond à un territoire et à celles et ceux qui y vivent. J’écris depuis mes émotions, parce que j’aime profondément ces gens. La France rurale dont je parle n’est pas un objet d’étude : c’est mon histoire.

J’écris comme je milite : sur le terrain, sans regard surplombant. Cette manière de raconter est aussi une façon de redonner une place politique à des récits parmi les moins entendus. L’Ain, c’est chez moi. Je viens d’une lignée agricole, j’ai grandi dans un territoire populaire, loin des images idéalisées du “rural”. Ce livre pose finalement une question simple : qu’est-ce que ça veut dire appartenir à un territoire, sans le renier ni l’idéaliser ?

Dans le débat public, les ruralités sont souvent réduites à des clichés. Quelles sont, selon toi, les idées fausses les plus tenaces, et pourquoi persistent-elles ?

Ces clichés persistent parce que celles et ceux qui produisent les récits dominants ne connaissent pas ces territoires. Les ruralités apparaissent souvent sous des formes dévalorisées ou caricaturales (dans la télé-réalité ou dans des émissions télé comme L’Amour est dans le pré). Très tôt, on comprend que nos manières de parler, de s’habiller ou nos références culturelles sont jugées illégitimes, et que les places visibles ne sont pas faites pour nous. Faute d’un récit collectif positif, le repli devient une forme de protection.

Il existe aussi une forme de paresse dans le regard porté sur les ruralités, parfois aussi dans la manière dont nous nous regardons nous-mêmes. Nous ne sommes pas des victimes idéales. Nous avons été abîmés par des logiques productivistes, la précarité (fermeture des usines, intérim…). Dans ce contexte, cette violence peut se retourner vers des personnes plus vulnérables. Trop souvent, nous avons choisi le camp des puissants, dans l’espoir qu’ils nous protègent. La réalité est complexe : il y a à la fois des dominations subies et des violences produites. La question centrale reste : comment exister sans écraser les autres ?

Dans les zones rurales et périurbaines, l’écologie est souvent perçue comme “punitive”. Comment l’expliques-tu ?

Il y a une double responsabilité. D’un côté, cette perception est amplifiée et instrumentalisée par nos adversaires politiques (notamment l’extrême droite), dans un paysage médiatique hostile. De l’autre, nous avons notre part : nous devons mieux maîtriser nos discours. Nous avons perdu une bataille symbolique quand nous sommes devenus “les gens contre la voiture”, alors que dans ces territoires, la voiture n’est pas un choix, c’est une condition de survie.

Nous avons trop individualisé les responsabilités (voiture, avion, viande) au lieu de mener une véritable lutte écologique concrète. La rénovation énergétique par exemple devrait être l’une des priorités des luttes écolos : elle parle de travail, de factures, de confort et de climat, crée de l’emploi local et améliore la vie concrètement. Pourtant, ceux qui travaillent vraiment sur ces sujets (ouvrier du BTP, personne mal-logée) restent largement absent·es du débat public.

Lumir Lapray lors de la soirée de lancement de son livre « Ces Gens-Là » © Basile Barjon

Pourquoi l’extrême droite occupe-t-elle autant l’imaginaire politique des campagnes ? Et comment lutter contre cet imaginaire créé de toute pièce ?

L’extrême droite diffuse des récits simplificateurs, comme celui de “l’insécurité culturelle”. Dans de nombreux territoires ruraux, le racisme existe mais il est souvent diffus, nourri par la peur, la mise en concurrence et l’insécurité économique et émotionnelle. Le néolibéralisme organise cette concurrence, et l’extrême droite détourne ensuite la colère.

Elle a aussi réussi une appropriation symbolique des ruralités, en laissant croire que “tous les ruraux votent pour elle”. C’est faux : une large part des habitant·es ne vote pas pour l’extrême droite, et beaucoup ne votent pas du tout. Les abstentionnistes n’existent presque jamais dans le discours politique.

Le vote pour l’extrême droite reflète une vision du monde où les autres apparaissent comme un danger. Mon travail consiste à montrer qu’une autre manière de voir la société est possible et que notre force réside dans le nombre et la solidarité, pas dans la compétition. On peut gagner ensemble, même sans être d’accord sur tout, et redonner confiance à celles et ceux qui ont perdu l’espoir de changer les choses.

Quels sont les projets et combats qui t’animent aujourd’hui, et que souhaites-tu continuer à faire entendre ?

Je me concentre sur des projets concrets qui créent des victoires tangibles. Dans les campagnes et villes moyennes, nous avons mené des initiatives comme Victoires Populaires et le lancement de la Village Academy, pour reconnecter les habitant·es aux décisions qui les concernent.

Je vais m’atteler à un nouvel axe de travail, notamment dans les entrepôts de logistique pour développer la re-syndicalisation rurale, créer des solidarités de classe et s’assurer que le droit du travail ne reste pas abstrait.

* « Ces gens-là, Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer », Lumir Lapray, collection Essais Payot (septembre 2025)

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Photos : © Basile Barjon