Essais nucléaires ou le mirage de la sécurité

 

Le Rainbow Warrior à Rongelap, le 14 mai 1985

La lutte contre les essais nucléaires est à l’origine de la création de Greenpeace.. Elle fait aussi partie de mon vécu, personnel et professionnel.

J’avais 24 ans lorsque j’ai été témoin, pour la première fois, des effets désastreux des essais nucléaires sur les êtres humains et l’environnement. C’était en 1985. Je m’étais engagée auprès de Greenpeace en tant que matelot de pont à bord du Rainbow Warrior, dans le cadre d’une campagne anti-nucléaire dans l’océan Pacifique. Nous devions d’abord aider les 360 habitants de Rongelap, un atoll des îles Marshall, à quitter leur île natale pour échapper à la contamination radioactive due aux essais nucléaires, menés quelques années auparavant par les États-Unis.

Dix jours durant, nous avons aidé des femmes, des hommes, des personnes âgées et des enfants, dont beaucoup souffraient des conséquences médicales d’une exposition aux radiations. Ils ont dû quitter la terre de leurs ancêtres car elle les rendait dorénavant malades. Ils n’étaient aucunement responsables de cette tragédie, et leur sort n’importait guère aux véritables responsables qui, bien entendu, avaient agi « pour le bien de l’humanité et pour mettre fin aux conflits du monde entier ».

Malheureusement, cette pensée inepte, selon laquelle les armes de destruction massive seraient la voie vers la paix et la sécurité, fait toujours florès dans de nombreuses sphères du pouvoir. L’histoire de Rongelap, trop peu connue, a profondément affecté tous les membres de l’équipage. Elle jetait une lumière crue sur la violence que certains sont prêts à infliger, avec mépris, à la Terre et à ses habitants.

Evacutation des habitants de Rongelap par l’équipage du Rainbow Warrior en 1985

Puis, de Rongelap, nous avons mis le cap sur la Nouvelle-Zélande. Le Rainbow Warrior devait conduire une flotte de bateaux à l’est de Mururoa, en Polynésie française, où le gouvernement français réalisait des essais nucléaires. Nos plans ont été compromis d’une manière tout à fait inattendue. Le 10 juillet 1985, des agents des services secrets français ont, sur ordre du gouvernement, placé deux bombes sur la coque du Rainbow Warrior. L’explosion des bombes a coulé le bateau en quelques minutes et tué notre collègue et ami Fernando Pereira.

Le Rainbow Warrior n’a jamais atteint Mururoa, les dégâts étaient irréparables. Mais son âme voguait toujours aux côtés de la flottille, plus grande que prévue, qui s’est rendue dans le Pacifique pour protester contre les essais nucléaires. Des fonds ont été rassemblés pour financer un nouveau Rainbow Warrior, qui est retourné de nombreuses fois dans le Pacifique jusqu’en 1996, année de signature du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires.

Aujourd’hui, la situation est différente. Les essais nucléaires généralisés ont pris fin grâce aux personnes qui se sont battues, sans relâche et par tous les moyens, pour changer le cours de l’Histoire. Les gouvernements qui, pendant des années, ont affirmé que les essais nucléaires étaient « propres » et « sans dangers », ne peuvent plus aujourd’hui s’abriter derrière ces mensonges.

De nombreuses zones d’ombre persistent autour de la triste histoire des essais nucléaires, mais la lumière se fait petit à petit. Par exemple, des documents déclassifiés du ministère de la Défense français montrent que les essais nucléaires dans le Pacifique Sud, dans les années 60 et 70, étaient bien plus toxiques que ce qui avait déclaré en premier lieu. Des retombées de plutonium ont touché l’ensemble de la Polynésie française. Tahiti, l’île la plus peuplée, a été exposée à des niveaux de radiation 500 fois supérieurs aux niveaux maximums acceptés.

L’indemnisation des victimes est désespérément lente et lacunaire. Ce n’est qu’au début des années 90 et après de longues batailles juridiques que les États-Unis ont officiellement reconnu les torts causés aux habitants de Rongelap et accepté de leur verser une compensation. En France, il a fallu attendre 2010 pour voir se mettre en place une procédure de compensation (complexe et limitée à une zone géographique restreinte) des vétérans et des civils affectés par les essais. Aujourd’hui, de nombreuses victimes se battent toujours pour être reconnues comme telles.

Le traumatisme social et environnemental provoqué par les essais nucléaires ne peut être effacé ni nettoyé. Il n’existe aucune technologie capable de décontaminer efficacement l’environnement, et la contamination radioactive affectera aussi les générations futures. Presque 30 ans après les essais, de nombreuses personnes vivent toujours en exil.

Ces personnes dont la vie a été affectée de manière irréversible et qui, malgré tout, font de leur vie un combat pour le bien de tous sont, pour moi, un véritable exemple à suivre. La République des îles Marshall, dont Rongelap fait partie, a engagé des poursuites judiciaires contre les neuf puissances nucléaires pour ne pas avoir abandonné la course à l’armement nucléaire. Au Japon, les survivants des explosions d’Hiroshima et de Nagasaki (les Hibakusha) ont lancé en avril 2016 une campagne contre les armes nucléaires [en]. Nous devons les rejoindre.

Les pays dotés de l’arme atomique continuent de développer et de moderniser leur arsenal, sous prétexte de vouloir assurer leur sécurité dans un monde complexe en perpétuelle évolution. C’est une imposture. Cependant, de plus en plus de pays se prononcent contre cet état de fait. L’année dernière, une majorité des États membres des Nations unies se sont prononcés en faveur de la création d’un groupe de travail sur le désarmement nucléaire, avec pour objectif l’établissement d’un nouveau traité d’interdiction des armes nucléaires. Le chemin est encore long mais il en vaut largement la peine.

Nous ne pouvons pas laisser la sécurité des peuples reposer sur les armes de destruction massive. Nous devons nous inspirer de la bravoure et du sacrifice des millions de victimes des armes nucléaires et écrire le futur de notre civilisation, un futur où les essais et les armes nucléaires feront partie du passé mais plus du présent.

Bunny McDiarmid, co-directrice générale de Greenpeace Internationale