Greenpeace France alerte sur la diffusion d’informations approximatives concernant l’hexane, un solvant pétrochimique largement utilisé par l’industrie agroalimentaire. À la suite de la publication d’un article sur ce sujet dans Le Point les 12 et 13 mai, l’association tient à rétablir la vérité sur les connaissances et les faits scientifiques et à dénoncer une tentative de décrédibilisation de l’alerte et d’invisibilisation des risques sanitaires, qui profite aux géants de l’agro-industrie.
“Nous dénonçons les récits qui tendent à décrédibiliser non seulement le scandale de l’hexane mais aussi les lanceurs d’alerte, occultant ainsi le coeur du problème : la présence de résidus d’un neurotoxique avéré dans notre alimentation quotidienne, dénonce Sandy Olivar Calvo, chargée de campagne Agriculture à Greenpeace France. Nous avons révélé une réalité dérangeante pour l’agro-industrie ; affirmer que les lanceurs d’alerte ont fabriqué un scandale ou sont sous influence est une diversion classique qui protège le statu quo de puissants acteurs de l’agro-industrie (tels que le groupe Avril) au détriment de la santé publique.”
Utilisé pour extraire l’huile contenue dans les graines oléagineuses (colza, soja, tournesol…) et produire ainsi des huiles végétales et des produits pour l’alimentation animale, l’hexane est un solvant toxique. Ce solvant pétrochimique est classé comme neurotoxique avéré, suspecté d’être reprotoxique et un potentiel perturbateur endocrinien.
L’alerte concernant l’hexane ne repose ni sur l’influence d’un acteur économique isolé, ni sur une dynamique récente ; réduire l’ampleur et la complexité de ce scandale à l’action d’un seul acteur économique est inexact et conduit à décrédibiliser le travail de nombreux chercheurs, institutions et organisations qui, depuis des années, alertent sur les risques liés à l’hexane. Greenpeace a récemment participé à cette alerte à travers son rapport d’investigation “Nos aliments contaminés à l’hexane, le groupe agroalimentaire Avril au cœur d’un scandale sanitaire”, aux côtés d’autres acteurs [1].
La demande de Greenpeace est claire et déterminée : l’interdiction de l’utilisation de l’hexane dans tous les produits alimentaires français, qu’ils soient à destination des êtres humains ou des animaux d’élevage. Plus de 360 000 personnes ont signé la pétition demandant son interdiction [2].
L’interdiction de ce solvant, au profit de procédés d’extraction mécanique, constitue ainsi une condition nécessaire pour ralentir l’industrialisation de l’élevage, l’usage de l’hexane permettant la production d’un tourteau très concentré en protéines, répondant ainsi aux exigences de productivité de l’industrie. Greenpeace tient à préciser qu’elle n’a jamais soutenu d’alternatives de solvant à l’hexane.
Sollicitée par la journaliste ayant rédigé l’article du Point, Greenpeace a fourni des réponses détaillées [3].
Une alerte avérée, légitime et basée sur la défense du principe de précaution
L’article du Point tend à minimiser l’alerte sur les résidus d’hexane dans les produits alimentaires, en soutenant que les quantités qui pourraient se retrouver dans les produits seraient trop faibles pour entraîner des effets sanitaires et qu’aucune étude n’en démontrerait “d’effet toxique chez l’être humain au niveau de résidus présents dans les aliments”. Greenpeace réitère la légitimité et l’importance de cette alerte.
L’hexane fait l’objet d’un processus de réévaluation au niveau européen (par l’EFSA et l’ECHA [4]) et plusieurs scientifiques ont participé à lancer l’alerte concernant ce solvant [5]. Ce solvant est dorénavant classé par l’ECHA comme substance CMR (cancérigène, mutagène, reprotoxique) de catégorie 2 (suspectée sur les humains). Pour cette raison, déjà en 2014, l’Anses recommandait aux femmes enceintes d’éviter l’utilisation de produits de bricolage, d’entretien et de répulsifs contenant du n-hexane [6]. Pour Greenpeace, si une substance est dangereuse dans des produits chimiques/ménagers, c’est un indicateur pertinent pour nous alerter sur les risques par la voie alimentaire, d’autant plus dans un contexte inquiétant d’augmentation des maladies neurodégénératives.
La réglementation en vigueur sur l’hexane s’appuie sur des données anciennes et lacunaires, comme l’a également souligné l’EFSA, qui sont désormais dépassées au regard des standards toxicologiques actuels. Elle repose principalement sur une étude d’ingestion chez le rat réalisée au début des années 1990. Par ailleurs, cette réglementation n’encadre pas les produits d’origine animale, engendrant ainsi une sous-évaluation de l’exposition réelle de la population. Pourtant, les connaissances et les exigences scientifiques ont fortement évolué concernant les perturbateurs endocriniens, les effets sur la reproduction et les expositions chroniques.
Enfin, concernant l’état des connaissances scientifiques : les données disponibles montrent que le 2,5-hexanedione (2,5-HD), principal métabolite du n-hexane, s’attaque au système nerveux et est un puissant neurotoxique. Pour Greenpeace, il est donc nécessaire d’alerter sur cette exposition, qu’elle résulte de l’inhalation ou d’une consommation chronique. Par ailleurs, dans le cadre d’une étude menée sur des rattes exposées au n-hexane, les scientifiques ont montré qu’une fois que celui-ci passe la barrière placentaire, on retrouve le métabolite 2,5-HD dans le fœtus.
Ainsi, l’état actuel des connaissances scientifiques et les nombreuses atteintes observées chez les travailleurs exposés au n-hexane justifient pleinement l’application du principe de précaution et l’appel à la protection des consommateurs, notamment pour les populations les plus vulnérables (femmes enceintes, enfants, personnes âgées, prédispositions génétiques à certaines pathologies, etc).
Des analyses robustes et fiables
Pour mieux éclairer l’ampleur du scandale, Greenpeace France a fait réaliser par un laboratoire universitaire indépendant (ULCO) une série de tests sur 56 produits du quotidien : huiles de tournesol ou de colza, beurres, laits y compris infantiles, viande de poulet et tourteaux destinés à l’alimentation d’animaux d’élevage. Les résultats ont révélé la présence de résidus d’hexane dans 36 produits testés, soit près de deux tiers des produits [7].
Greenpeace est pleinement confiante quant à la robustesse des tests réalisés en collaboration avec ce laboratoire. L’association a choisi de travailler avec le laboratoire ULCO en raison de la finesse des méthodes d’analyse, capable de détecter des résidus d’hexane même à de faible concentration dans des produits alimentaires et parce que celui-ci avait déjà réalisé des analyses sur l’hexane pour d’autres clients – dont l’identité est restée confidentielle. En tant que laboratoire universitaire, ULCO a précisément pour mission de développer et d’affiner des méthodes analytiques innovantes, parfois encore absentes des protocoles standardisés [8]. Il existe d’ailleurs des méthodologies aussi fines qui ont été éprouvées pour la recherche d’autres polluants dans la nourriture (PFAS, pesticides, PFOA).
Greenpeace rappelle que la responsabilité de mesurer aussi finement les résidus d’hexane dans les aliments doit revenir aux industriels, alors qu’ils n’ont jamais financé le développement de telles méthodes (accréditées ou non) avec les laboratoires avec lesquels ils travaillent. Cela relève de leurs obligations lorsqu’ils mettent de tels produits sur le marché.
À qui profite l’hexane ?
L’hexane est l’un des symboles d’une agriculture industrielle productiviste, qui privilégie le rendement économique à la santé. Ce solvant toxique pourrait être en effet écarté des procédés industriels puisque des alternatives existent déjà.
Les géants de l’agro-industrie privilégient l’usage de l’hexane pour maximiser leurs profits au risque de contaminer nos assiettes. Dans son investigation, Greenpeace a notamment pointé la responsabilité du groupe Avril, cinquième acteur agroalimentaire français, propriétaire notamment des marques Lesieur et Sanders (leader français de l’alimentation animale) et premier utilisateur agro-industriel d’hexane en France. Par ailleurs, la réglementation impose aux industriels de prouver l’innocuité des substances qu’ils mettent sur le marché : c’est donc à ces acteurs qu’il est nécessaire de demander des comptes.
Notes aux rédactions :
[1] Voir Des aliments contaminés à l’hexane : Greenpeace alerte sur un scandale sanitaire silencieux, communiqué de presse de Greenpeace France, 22 septembre 2025. Guillaume Coudray, journaliste d’investigation et spécialiste des pratiques de l’industrie agroalimentaire, a publié un livre en septembre 2025 intitulé De l’essence dans nos assiettes. Enquête sur un secret bien huilé (éds. La Découverte) dénonçant ce scandale sanitaire. Quelques mois plus tôt (mai 2025), la cellule d’investigation de Radio France avait également enquêté sur ce solvant toxique et publié une analyse sur ce sujet : L’hexane : un résidu d’essence bien présent dans nos assiettes. Le député Richard Ramos s’est également saisi du sujet en menant une mission d’information à l’Assemblée nationale, interrogeant ainsi une diversité d’acteurs. Dans ce cadre, Greenpeace France a été auditionnée. Cette mission a abouti elle aussi à un constat alarmant concernant la présence d’hexane dans nos aliments.
[2] Voir Scandale sanitaire : de l’hexane dans nos assiettes. Exigeons une alimentation sans substances toxiques ni opacité, pétition de Greenpeace France.
[3] Réponses écrites de Greenpeace France aux questions du Point.
[4] ECHA European Chemicals Agency (Agence européenne des produits chimiques)
EFSA European Food Safety Authority (Autorité européenne de sécurité des aliments)
Le n-hexane a été officiellement identifié comme substance extrêmement préoccupante (SVHC) par l’ECHA en février 2026.
[5] Voir la tribune “Utilisation de l’hexane par l’agroalimentaire : « Un produit ne doit être autorisé que si les avantages sont supérieurs aux risques pour la santé publique. Ce n’est pas le cas ici »”, Le Monde, 7 octobre 2025.
[6] Voir « L’Anses publie ses recommandations en vue de réduire l’exposition à cinq substances reprotoxiques et/ou perturbatrices endocriniennes », Anses, 2014
[7] Voir “Annexe 2 : Résultats détaillés des produits testés”, rapport de Greenpeace France, septembre 2025. Cette transparence totale sur les résultats dès la publication de l’étude est une condition nécessaire pour effectuer des comparaisons fiables entre analyses et pour s’assurer de ne pas tirer des conclusions hâtives.
[8] Greenpeace souligne que le développement de méthodes d’analyses des laboratoires, qu’ils soient universitaires ou privés, repose très largement sur des financements et des collaborations avec des acteurs privés. Les laboratoires accrédités disposent en effet de moyens pour faire valider et accréditer leurs méthodes précisément parce qu’ils travaillent, eux aussi, avec des acteurs économiques et même avec les industries concernées. Il est donc difficile de reprocher le recours à un laboratoire non accrédité tout en dénonçant les liens avec des acteurs privés. Ce fonctionnement est structurel et s’inscrit notamment dans le cadre du règlement REACH, où ce sont les acteurs économiques qui développent et financent les méthodes.