Audition au Sénat : les ONG alertent sur les risques d’une relance fossile en outre-mer

Communiqué de presse commun – Les Amis de la Terre France, Surfrider Foundation Europe, le Réseau Action Climat et Greenpeace France.

À l’occasion de leur audition au Sénat ce jeudi 15 janvier à 15h30, les Amis de la Terre France, Surfrider Foundation Europe, le Réseau Action Climat et Greenpeace France feront part de leur opposition commune à la proposition de loi visant à lever, dans les territoires d’outre-mer, l’interdiction de recherche, d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures.

Si la situation économique et sociale des territoires ultramarins est alarmante, en particulier en Guyane et à Mayotte, présenter l’exploitation des énergies fossiles comme une solution relève d’une promesse trompeuse et irresponsable. Cette proposition de loi entretient l’illusion d’un développement salvateur, alors même que l’histoire récente des projets pétroliers et gaziers démontre leur dangerosité et leur incapacité à répondre aux besoins réels des populations.

De la même façon, alors qu’une transition juste et efficace hors des énergies fossiles permettrait à la France de respecter ses engagements climatiques et de renforcer sa souveraineté énergétique, cette proposition de loi inscrirait notre pays dans la course extractiviste relancée par Donald Trump, portée par des logiques de puissance et de prédation, dans laquelle nous avons tout à perdre.

Un contresens climatique

Le corpus scientifique est sans ambiguïté : pour maintenir une chance de limiter le réchauffement mondial à 1,5 °C, aucun nouveau projet fossile ne peut être engagé. C’était le fondement de la loi Hulot de 2017, aujourd’hui remise en cause. Comme l’a démontré le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les infrastructures fossiles existantes contiennent déjà bien plus de réserves que ce que les objectifs climatiques mondiaux peuvent supporter. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirme que ces réserves sont largement suffisantes pour répondre à la demande, dans les scénarios poursuivis de baisse de la consommation.

Cette proposition de loi entre ainsi en contradiction directe avec la position défendue par la France sur la scène internationale, où elle se présente comme un pays moteur de la transition énergétique et favorable à une sortie des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon). La France, qui a amèrement regretté – à juste titre – l’absence d’avancée majeure sur la sortie des énergies fossiles lors de la récente COP au Brésil, ne peut cautionner moins de deux mois plus tard la relance de l’exploitation d’hydrocarbures en outre-mer, notamment en Guyane voisine. Ce revirement affaiblirait encore un peu plus la crédibilité diplomatique française, alors que les pays développés sont attendus sur des trajectoires de sortie rapides et exemplaires.

Un risque environnemental majeur pour des territoires déjà exposés

Les territoires d’outre-mer concentrent près de 80 % de la biodiversité française et figurent parmi les régions les plus vulnérables aux impacts du changement climatique (intensification des cyclones, élévation du niveau de la mer, recul du trait de côte, etc.). L’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures comportent des risques environnementaux considérables : pollutions chroniques, marées noires, dégradation des fonds marins, atteintes durables aux écosystèmes côtiers et marins, alliés précieux dans la lutte contre les changements climatiques. Ces risques ne sont pas théoriques. L’actualité régionale l’a rappelé très récemment avec cette fuite importante de fluide de forage au large de l’Oyapock, à la frontière entre la Guyane et le Brésil, qui s’inscrit dans une longue liste d’incidents de ce type dans la région. Si les territoires ultramarins ont une responsabilité moindre dans les émissions de gaz à effet de serre que l’Hexagone, ils sont en revanche en première ligne des impacts du changement climatique. Les risques que ferait peser l’exploitation d’hydrocarbures sur les écosystèmes côtiers et marins fragiliseraient d’autant plus les capacités de résilience et d’adaptation de ces territoires aux effets du changement climatique, renforçant l’injustice sociale au lieu de la combattre.

Lors des précédentes phases d’exploration en Guyane, les pêcheries locales se sont fortement mobilisées, alertant sur les impacts potentiels sur les ressources halieutiques, l’accès aux zones de pêche et la viabilité économique de la filière. Six mois seulement après avoir accueilli la Conférence des Nations unies sur l’Océan (UNOC) à Nice, ces projets entrent également en contradiction frontale avec les engagements de la France en matière de protection des océans et de développement des aires marines protégées (AMP).

Enfin, cette proposition de loi va jusqu’à remettre en cause l’application du code minier dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Ces territoires, largement protégés, constituent des sanctuaires de biodiversité, marine notamment, et des zones clés pour la recherche scientifique.

Une absurdité économique, énergétique et géopolitique

Dans un contexte continental bouleversé, marqué par la montée des tensions et des appétits extractivistes en Amérique latine et au Groenland, relancer l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures rendrait des territoires comme la Guyane plus vulnérables. Les projets fossiles sont par nature centralisés, dépendants de multinationales, exposés aux chocs géopolitiques et aux fluctuations des marchés mondiaux. Les profits générés ne reviennent que marginalement aux populations locales, tandis que les risques et dégâts environnementaux, sociaux et sanitaires sont eux bien concrets. Un rapport parlementaire de 2023 soulignait que les hypothétiques emplois qualifiés ne bénéficieraient pas aux Guyanais faute de formation.

S’il faut le rappeler, les précédentes phases d’exploration menées en Guyane se sont soldées par des échecs techniques et économiques, malgré des investissements massifs. Et l’argument de l’indépendance énergétique ne résiste pas à l’analyse. La production nationale d’hydrocarbures reste marginale (1 % de la consommation nationale de pétrole, 2 % pour le gaz) et ne saurait, même dans l’hypothèse la plus optimiste, répondre aux besoins énergétiques de la France. À l’inverse, les énergies renouvelables, la sobriété énergétique et les politiques d’adaptation offrent une voie bien plus robuste d’indépendance énergétique et politique, moins exposée aux rapports de force internationaux, capable de créer des emplois durables et mieux adaptée aux réalités des territoires ultramarins.

Une question démocratique

Cette proposition de loi, portée entre autres par des élus des territoires concernés, s’inscrit dans un contexte de difficultés économiques et sociales bien réelles. Mais ces difficultés appellent des réponses structurelles de long terme, et non des solutions chimériques fondées sur des promesses fossiles aux retombées très incertaines et aux conséquences irréversibles.

Dans ce contexte, le principe de consentement libre et éclairé des populations concernées doit être pleinement respecté. Les précédents ont montré que ces projets suscitent de fortes oppositions locales, qui plus est lorsqu’ils menacent directement des moyens de subsistance comme la pêche ou des écosystèmes essentiels à la résilience et le rayonnement des territoires.

Pense-t-on vraiment qu’un an à peine après le passage du cyclone Chido, le salut de Mayotte viendra de l’exploitation offshore du gaz fossile, plutôt que d’investissements durables dans les énergies renouvelables, la sécurité de l’eau et l’adaptation au changement climatique ?

Les organisations appellent les sénatrices et sénateurs à rejeter cette proposition de loi et à réaffirmer une trajectoire cohérente avec l’urgence climatique, la protection de la biodiversité et les intérêts de long terme des territoires ultramarins.


Note aux rédactions :

Guyane Nature Environnement participera également à cette audition au Sénat. Nous vous invitons à consulter leurs publications, ainsi que cet article de Mayotte Nature Environnement.