Coup de soleil Place de l’Etoile

Trêve de palabres, place à l’action ! Malgré l’état d’urgence et les tentatives pour museler la vigueur du mouvement climatique, nous avons décidé hier de transformer la place de l’Étoile à Paris en immense soleil aux couleurs de la transition énergétique que nous portons dans nos campagnes.

Car au Bourget, quelle que soit l’ultime mouture du texte, nous savons d’ores et déjà que les négociateurs, aussi incroyable que cela puisse paraître, n’ont pas vraiment abordé la question des énergies renouvelables, condition sine qua non du combat contre le réchauffement climatique.

Le soleil se lève encore

Au petit matin, alors qu’un ciel gris attristait les rues parisiennes, nos activistes rejoignaient la place de l’Étoile à Paris, celle où trône l’Arc de Triomphe, au bout de la célèbre avenue des Champs-Elysées. Vers 11h, l’Arc de Triomphe ouvrait enfin ses portes et nos grimpeurs s’engouffraient dans le bâtimennt avec leurs bannières jaunes. Quelques minutes plus tard, 5 d’entre eux franchissaient la rambarde de la terrasse du monument pour se suspendre au bout de plusieurs cordes d’escalade. Objectif : déployer des bannières pour imprimer leur message dans les airs : « Monsieur Hollande, renouvelez l’énergie ». 25 autres activistes assuraient leur sécurité depuis la terrasse. En bas, sur les trottoirs, les yeux se levaient à travers les appareils photos, impressionnés, aussi stupéfaits qu’admiratifs.

Au même moment, une dizaine de camions de Greenpeace prenaient d’assaut la place de l’Etoile. A l’arrière, un système qui leur permettait de peindre une bande d’un mètre de large en roulant, déversant sur la chaussée une légère peinture jaune, écologique (composée d’eau, de pigments minéraux naturel et de jus de citron).

Un activiste de Greenpeace suspendu à l’Arc de Triomphe pour demander 100% de renouvelables pour tous © Pierre Baelen / Greenpeace

Et les voitures qui entraient dans la danse derrière nos camions étalaient tout cela sur leur passage, un cercle jaune de 300 mètres de diamètre environ émergeant subitement sous les pinceaux de cet inattendu ballet artistique. Dans les avenues adjacentes, ce sont une dizaine d’équipes à velo qui entreprenaient de tracer les rayons de cet immense soleil, maculant à leur tour la chaussée de couleur jaune.

Police chaffouine

Sur place, une atmosphère apaisée et bon enfant, un petit moment de bonheur devant l’apparition soudaine d’un jaillissement de couleur. Bon enfant, les policiers le furent beaucoup moins. Dès l’apparition des camions, trois voitures de polices ont déboulé afin d’arraisonner certains activistes. La circulation fut rapidement fermée par la police sur les Champs Elysées. Le peloton de gendarmerie de haute montagne ainsi que les pompiers de Paris intervinrent quant à eux au sommet de l’Arc de Triomphe pour déloger nos grimpeurs, qui n’opposèrent aucune résistance et furent descendus en rappel, comme de gracieuses araignées pendues à un fil de 50 mètres de long.

Nos actions sont pacifiques, nos activistes sont formés à la non-violence et dans aucun cas ils ne laissent aller à la moindre forme de confrontation avec les forces de l’ordre. Il s’étaient préparés toute la nuit, et les opérations se sont parfaitement déroulées, sans menace de sécurité d’aucune sorte pour qui que ce soit. Ils étaient 80 en tout à participer à cette action, en provenance de France, de Belgique, d’Allemagne et même d’Australie. Hier soir, 74 d’entre eux étaient toujours en garde à vue.

Let’s the sun shine ! Peinture solaire Place de l’Étoile © Simon Lambert / Greenpeace

Une demande à l’Élysée

Un peu plus tôt dans la matinée, vers 8h environ, Jean-François Julliard, directeur de notre bureau, et Kumi Naidoo, directeur international de Greenpeace, apportaient notre pétition pour la transition énergétique à l’Elysée. Le seuil des 100 000 signatures ayant été allègrement franchi hier soir. Après avoir longuement parlementé avec les gardes du palais, ils ont été autorisés à déposer l’enveloppe contenant les signatures.

Car la parade du Bourget, où l’on se demande si c’est plus le prestige diplomatique que la sauvegarde de la planète qui est en jeu, ne doit en aucun cas nous faire oublier que les États ont la responsabilité de transformer les choses chez eux sans attendre, encore plus quand il s’agit de pays riches, comme la France.

Or, en France, la transition énergétique est à la traîne. Pourtant les scientifiques sont unanimes : il faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre mondiales à néant d’ici à 2050. Sans quoi nous exposerons l’espèce humaine à de plus en plus de phénomènes naturels extrêmes et incontrôlables. Face à cette situation, nous n’avons qu’une solution : promouvoir massivement les énergies renouvelables. Elles sont aujourd’hui prêtes à prendre la relève des énergies fossiles et fissiles ‒ de nombreux scénarios montrent que c’est techniquement faisable et économiquement rentable. D’ailleurs, l’économie commence à se restructurer d’elle-même autour de ces nouvelles sources d’énergies.

Mais il faudra une volonté politique inébranlable pour finaliser cette transition dans les temps. La loi sur la transition énergétique et la programmation pluriannuelle de l’énergie sont aujourd’hui les outils législatifs dont dispose le président de la République : qu’il s’en serve ! Or, pour arriver à 100 % d’énergies renouvelables pour tous d’ici à 2050, la feuille de route de l’exécutif français est simple : doubler dès maintenant le rythme de développement des énergies renouvelables !

Concrètement, cela signifie : raccorder 720 éoliennes par an, soit 60 par mois, au réseau électrique, ainsi que 8 km²/an de panneaux solaires photovoltaïques.

Le verrou nucléaire

Si la France est en retard sur ces voisins européens en matière dénergie renouvelables, c’est à cause du verrou politique et culturel qu’impose l’oligarchie nucléaire au pays. A la fois en travaillant ses élites, à la fois en communiquant fallacieusement au grand public. La preuve encore hier, où Areva s’est de nouveau servi de la COP21 pour nous faire croire que l’atome est une énergie propre. Faux : d’abord parce qu’on ne sait pas quoi faire des déchets nucléaires. Enfin et surtout, parce que c’est une énergie on ne peut plus dangereuse.

La France est une exception mondiale, le pays le plus nucléarisé du monde, le seul à générer plus de 50 % de son électricité à partir de l’atome, soit 75%. Or l’industrie nucléaire est d’ores et déjà en situation de faillite, maintenue artificiellement à bout de bras par des politiques publiques inconséquentes.

Une industrie en faillite

Areva vient de connaître quatre années consécutives de pertes, pour un total cumulé de 7,8 milliards d’euros, et doit licencier massivement. EDF est pris dans une spirale d’endettement sans fin, avec une dette qui a doublé en 10 ans pour atteindre 34,2 milliards d’euros. A quoi s’ajoute un flux de trésorerie négatif de 4 milliards d’euros en 2014. Son cours de bourse approche également son plus bas niveau historique – l’entreprise devrait même être exclue du CAC40 le 21 décembre 2015. Enfin, l’entreprise française devra investir au minimum 110 milliards d’euros pour prolonger son parc de centrales, dont certaines sont largement vétustes. Cet argent n’est aujourd’hui provisionné nulle part.

Les dirigeants d’EDF et d’Areva n’ont cessé d’entretenir la fable d’un marché du nucléaire en extension : ils allaient conquérir le monde avec leur technologie et leur « savoir-faire », notamment grâce à leurs EPR. La réalité est tout autre. Aucun EPR ne fonctionne aujourd’hui dans le monde : le modèle est défaillant.

Le marché mondial du nucléaire se rétracte au profit des énergies renouvelables. Pire : l’équipe de France du nucléaire n’a en vérité conquis que… 2 % du marché international des réacteurs. Seuls 11 réacteurs de fabrication française situés hors de France fonctionnent aujourd’hui. Le dernier est entré en activité il y a 18 ans, en Corée du Sud. Grosse performance. Autrement dit, la stratégie de l’export vendue par l’oligarchie du nucléaire est un mirage – ou un mensonge. Quant à l’activité de retraitement du combustible usagé, gérée par Areva dans son usine de la Hague, elle n’intéresse personne hors de nos frontières. Là encore, c’est un échec.

Enfin, contrairement à une idée bien répandue, l’énergie nucléaire sera de moins en moins bon marché à l’avenir. Exemple : la construction calamiteuse de l’EPR de Flamanville. Lancé en 2007, le chantier présente aujourd’hui une facture de 9 milliards d’euros, soit trois fois plus que le chiffre initial. Même schéma en Finlande, où EDF est même en contentieux avec TVO, l’opérateur finlandais.

Surtout, l’énergie nucléaire coûte de plus en plus cher : d’après la Cour des comptes, entre 2010 et 2013, les coûts de production chez EDF ont explosé de 20 %, signe d’un modèle économique et technologique obsolète. Cela sans compter le sauvetage d’Areva en cours. Ces coûts astronomiques seront évidemment répercutés sur nos impôts ou notre facture. Ainsi, le coût de production du MWh envisagé pour l’EPR de Flamanville (où les déboires s’accumulent, puisqu’un défaut de fabrication des cuves vient d’être détecté, annonçant de nouveaux frais) et d’environ 95 euros (entre 70€ et 116€/MWh). Celui du MWh des grandes centrales solaires et de l’éolien terrestre installés en France aujourd’hui : 70 euros. CQFD.

Éviter les fausses solutions

La thématique des énergies renouvelables pose la question des fausses solutions pour le climat. S’il y a urgence à sortir très rapidement de l’époque climaticide des énergies fossiles, il ne faut opérer ce dégagement n’importe comment. D’abord, le réchauffement climatique ne doit pas servir de prétexte à une quelconque fuite en avant vers les énergies fissiles : ce serait déshabiller Paul pour habiller Jean, aller du pire au pire.

Au-delà de son coût astronomique, le nucléaire nous mettrait hors délais. Car le temps du nucléaire est extrêmement lent : construire 1,6 GW de puissance nucléaire, soit un EPR, prend dix ans. L’urgence de la crise climatique ne nous laisse pas le temps d’attendre si longtemps : nous avons besoin d’énergie propre maintenant. En 6 mois, la Chine a construit l’équivalent en éolienne de la puissance de… 5 EPR.

Ensuite, il faut bien prendre garde à ne pas s’embourber dans d’hypothétiques fascinations pour la géoingéniérie, à savoir la prétention de bouleverser structurellement les grands équilibres géophysiques de la planète, sans être capable d’en maîtriser les conséquences.

La lutte contre les dérèglements climatiques nécessite des investissements de plusieurs milliers de milliards d’euros dans le monde. Et nous ne pouvons nous permettre de gâcher les ressources économiques. Investir dans les énergies renouvelables plutôt que le nucléaire, est le bon choix pour ne pas ralentir la lutte contre les dérèglements climatiques. Nous n’en avons plus à perdre.

Enfin, il faudra faire attention à ne pas développer ces énergies renouvelables n’importe comment, c’est-à-dire ne pas entraver la biodiversité et l’existence des communautés locales pour de grands projets faramineux, au prétexte qu’ils seraient propres, comme les grands barrages au Brésil. Sans quoi notre combat aura été vain.

Car ce qu’il faut, avant tout, c’est changer de modèle. D’abord, certes, sur le plan énergétique : trouver des sources de production alternatives, renouvelables, sans empreinte carbone, décentralisées. Mais aussi repenser notre rapport social à l’énergie, nous interroger sur nos pratiques, sur notre façon de faire société. Pour aller vers la sobriété et l’économie, le partage collectif et la maîtrise démocratique. Autant de principes dont sont conscients les citoyens, mais qui ne sont hélas pas discutés derrière les cordons d’hommes en armes qui sertissent le Bourget.

Mais, comme le démontre l’action d’envergure de ce matin, nous sommes déterminés à nous faire entendre, et nous le resterons.