10 ans de moratoire sur le soja : retour sur une victoire pour l’Amazonie

2003

Au début des années 1980, 90% de la production mondiale de soja provient des Etats-Unis. Mais au tournant des années 2000, l’Amérique latine, Brésil et Argentine en tête, devient la première région exportatrice (le Brésil devient le premier exportateur mondial de soja en 2005). La production de soja à travers le monde est quasiment entièrement destinée à l’alimentation animale (entre 70 et 90%) et bien souvent transgénique.

En Amazonie, environ 60% des terres déforestées sont occupées par du bétail. A l’origine du problème se trouve donc la surconsommation de viande et de produits laitiers au Brésil et dans le reste du monde.

En 2003, Cargill, l’un des plus importants négociants de matières premières, ouvre un port à Santarem, au nord-est du Brésil, pour exporter du soja plus facilement, notamment vers le marché européen. Le port est ouvert sans autorisation gouvernementale et demeurera illégal jusqu’en 2012.

2004-2005

Dans la foulée du développement de la culture de soja, la déforestation liée au déboisement de nombreuses parcelles explose en Amazonie. Cargill rachète à bon prix les petites fermes des paysans pauvres et les équipe en matériel de pointe – et use de pressions sur ceux qui ne veulent pas vendre. Un système de culture industrielle se met en place et le soja devient l’une des causes majeures de la déforestation en Amazonie.

2006

Greenpeace publie le rapport Eating up the Amazon (EN) pour alerter l’opinion publique sur la destruction de la forêt amazonienne liée à la voracité des cultures de soja. Dans la foulée, nous menons une action coordonnée dans un grand nombre de McDonald’s à travers la planète. Objectif : montrer que McDonald’s est indirectement responsable de la déforestation amazonienne lorsqu’il vend de la viande de poulets nourris au soja brésilien dans ses sandwichs. Et par là inciter les acteurs économiques à s’intéresser aux pratiques de leur fournisseurs en menant une enquête conséquente sur toute la chaîne d’approvisionnement.

Action dans un restaurant Mac Donald’s en Nouvelle Zélande

Une démarche qui porte ses fruits puisque les plus grands négociants brésiliens de soja s’engagent dans un moratoire consistant à exclure des circuits commerciaux tous les fournisseurs qui auraient cultivé du soja sur des parcelles récemment déboisées. Par ailleurs, ces mêmes parties prenantes s’engagent dans un groupe de travail ad hoc, le Soya Working Group (SWG), qui va s’assurer du respect de ce moratoire. Cette instance regroupe d’un côté Greenpeace et d’autres ONG issues de la société civile, et les professionnels du secteur de l’autre.

2007

Le port de Cargill est momentanément fermé par le gouvernement brésilien, à la demande de l’Agence gouvernementale brésilienne (IBAMA), qui demande à l’entreprise de lui fournir enfin une étude d’impact environnemental. Le port ouvre à nouveau un mois plus tard, contre la promesse faite par Cargill de fournir cette étude.

Des représentants de McDonald’s se rendent sur place pour constater les dégâts engendrés par la culture du soja.

2008

Le moratoire est renouvelé pour un an. Le gouvernement brésilien rejoint le groupe de travail, promettant de s’engager à trouver une solution de long terme au problème. Il propose également les services de l’agence spatiale brésilienne au SWG. Elle fournira dorénavant un travail cartographique permettant de repérer par satellite les exploitants fautifs.

2010

Le gouvernement fédéral annonce que toutes les propriétés rurales seront répertoriées dans un système de cadastre numérique, ce qui permet de légaliser la possession des terres par leurs habitants et de contrôler bien plus facilement les pratiques de déboisement illégales.

2013

Abiove, l’association brésilienne des industries des huiles végétales, partie prenante industrielle du moratoire, propose la fin de ce dernier, affirmant que le code forestier adopté par le gouvernement brésilien ainsi que le cadastre numérique constituent une solution durable suffisante. Les autres parties au moratoire ne sont pas d’accord et s’opposent à la fin du moratoire.

2015

La société civile brésilienne soumet une loi au Congrès brésilien destinée à stopper définitivement la déforestation. Cette loi d’initiative citoyenne recueille notamment les signatures de plus de 1,4 million de personnes.

2016

Le moratoire est renouvelé indéfiniement. Le SWG poursuit ses travaux pour trouver des outils qui permettent de combiner la production de soja, les impératifs environnementaux et les droits et besoins des populations locales.

Silo de soja au Brésil, avant exportation vers le marché européen

La persévérance paie

Le renouvellement indéfini du moratoire nous enseigne une chose : une fois qu’un problème environnemental a été révélé au grand public, puis pris en charge de façon pragmatique par les acteurs d’une filière, en concertation avec les organisations de la société civile et sous la pression des citoyens, il n’est plus possible de revenir en arrière.

Aujourd’hui, nous constatons une baisse de 86% de la déforestation due à la production de soja dans les régions couvertes par le moratoire. Il y a 10 ans, 30% du soja amazonien avait contribué à la déforestation, contre 1,25% aujourd’hui.

Cependant, l’Amazonie n’est pas sortie d’affaire pour autant. Elle reste notamment menacée par d’autres phénomènes, comme le trafic de bois illégal, l’élevage ou la mode des méga-barrages, tout aussi destructeurs pour la forêt, la biodiversité et les populations autochtones. C’est notamment le cas du projet de méga-barrage sur le fleuve Tapajos, contre lequel nous sommes engagés aux côtés des Mundurukus.